Lettre ouverte à Louis de Gouyon Matignon

Mon très cher Louis,
je ne me présente pas, tu me connais désormais. Nous nous sommes rencontrés en décembre dernier pour parler « Corée du Nord ». Rappelle-toi, tu avais essayé de me joindre, tu m’avais amicalement dit « j’ai lu un article que tu as rédigé et que je trouve FABULEUX ! » Souviens-toi, il faisait froid et pourtant, nous avons passé de longues minutes à discuter de tes travaux, des miens, de nos expériences, de nos ambitions et nos passions délirantes. Brillant jeune homme, curieux, instruit, motivé et profondément humaniste, tu m’as rapidement confié ton envie d’apprendre le Corée et d’aller étudier en Corée du Nord après un séjour touristique là-bas. J’étais admirative, ravie de constater que notre modeste association intéressait et que l’énergie que nos aînés avaient mis dans ce grand projet, n’avait pas été vaine. Tu m’intriguais mais j’étais surtout honorée d’avoir pu échanger longuement avec toi. J’ai insisté pour que te faire partir, pour que tu puisses rencontrer ces Coréens qui avaient rendu mon séjour inoubliable, pour que tu apprennes aussi et que tu comprennes.
En Mars dernier, tu es revenu sans prévenir mais en prenant soin de m’éliminer de tes réseaux sociaux. Aux dernières nouvelles, tu avais eu le privilège d’aller aux sports d’hiver avec tes camarades mais visiblement, cela n’avait pas été suffisant et tu n’as pas supporté la vie sur place. J’ai donc pris le soin de téléphoner, tu te souviens ? J’étais inquiète pour toi… mais également pour ma camarade et amie Anaïs, partie avec toi pour une durée d’un an. Tu as pris le temps de m’expliquer les raisons de ta « fuite ». Tu m’as confié que la Corée du Nord était une dictature dans laquelle « les petites vieilles nettoient les trottoirs à la brosse à dents« . Telle n’a pas été ma déception lorsque tu as tenu ces propos qui, comme je te l’avais expliqué, ne sont pas à cause de la Corée du Nord et de son régime mais plutôt des choses/comportements qu’on retrouve aussi en Corée du Sud. Ce sont ces mêmes petites vieilles qui nettoient les trottoirs dans le beau et chic quartier de Gangnam à 3 heures du matin quand les jeunes alcoolisés vont se coucher.
Après cette conversation, plus rien, aucune nouvelle. Apparemment, après ce voyage, nous n’avions plus rien à se fier. En effet Louis, tout nous sépare. Nous ne sommes pas habités par les mêmes forces. Alors que tu me parlais de ce problème lié à « l’éthique », j’ai tout de suite compris que nous n’avions plus grand chose à se dire. Aujourd’hui, souviens-toi de notre grande discussion sur la terrasse…
Depuis quelques jours, tu refais surface. Un coup de fil du Figaro, un autre d’Europe 1 et la publication d’un nouveau livre humblement intitulé « dictionnaire nord-coréen ». Ce livre, que je n’ai pas encore eu l’honneur de lire, m’interroge. Je voulais prendre le temps pour te parler, mettre en suspend la tonne de travail qui m’attend et t’expliquer à quel point je suis déçue.
Comme tu le sais, notre association, celle qui t’a fait partir, travaille avec la Corée du Nord depuis des dizaines d’années. Patrick Maurus s’est battu pour permettre à une poignée de privilégiés, car oui, nous sommes privilégiés, d’étudier le coréen dans l’université la plus prestigieuse du pays. Nous, étudiants, chercheurs et accessoirement membres de l’association, nous travaillons chaque jour, littéralement chaque jour sur la Corée. Nous avons tous suivi un cursus en coréen. Nos recherches se font sur la Corée. Nous nous passionnons pour de grands et beaux projets. Nous tentons de faire publier nos travaux et nos recherches. Nous sommes tous extrêmement fiers de nos parcours, différents certes, mais complémentaires. Nous sommes coréanologues et coréanophones, voici notre plus belle arme. Depuis des années, nous tentons de nous former correctement et tu l’as constaté, nous avons fait le choix de ne pas choisir. Aucun parti-pris, refus de politiser nos voyages, nous sommes chercheurs et c’est notre travail, que nous nous efforçons de bien faire. C’est un combat, peut-être même celui de notre vie. La route est longue, elle est difficile car tu le sais, la Corée est un sujet sensible. Combien de fois avons-nous été taxés de « pro-régime des Kim » ? Nous n’avons pas la chance de pouvoir témoigner à la télévision, nos voyages ne sont pas non plus tous les jours dans les journaux, sauf lorsque la Corée du Nord fait parler d’elle ; et c’est rarement en bien. Nous n’avons pas non plus la chance de publier en masse nos recherches sur la Corée car l’opinion ne comprend pas forcément que l’on puisse parler de la Corée du Nord sans mentionner les termes « dictature » ou « essai nucléaire ». Crois-moi Louis, nous nous battons tous les jours pour qu’on reconnaisse notre travail, que j’estime de qualité. Certains d’entre nous, depuis des années, tentent de faire aboutir certains projets qui demandent beaucoup de sacrifices.
Je me demande alors, comment toi, jeune garçon motivé que j’ai rencontré il y a 6 mois, peut aujourd’hui se permettre de publier sur un sujet qu’il ne connaît pas. Comment toi, qui ne parle pas coréen, qui n’a aucune quelconque formation en linguistique, peux publier un « dictionnaire nord-coréen » ? Quelle est ta légitimité ? Comment peux-tu dire, sans jamais avoir été en Corée du Sud, parler de « deux langues différentes » ? Je tiens à m’expliquer car je me sens profondément insultée. Tu m’insultes moi, chercheuse, habitée par cette passion qui me ronge, me ravie et me détruit en même temps. Tu insultes ceux qui se sont mobilisés pendant de longues années pour ne plus politiser la Corée du Nord. Tu insultes ceux qui, en ce moment même, font un travail monstre pour offrir un vrai dictionnaire français-coréen à ceux qui se forment. Tu nous insultes et j’en ai honte. Tu fais stagner la recherche, peut-être même la fais-tu reculer ? Libre à toi de publier et raconter ta soi disant « terrible » expérience mais que nous apprends-tu ? À nous et surtout aux autres. L’opportunité était exceptionnelle, en tires-tu seulement du négatif ? Un ouvrage de plus de 300 pages, trois mois seulement après ton retour ? Tant de questions se posent quant à ta réelle motivation. Je lirai ton ouvrage, sois-en sûr. Je veux tenter de comprendre sans jamais t’excuser, comme je le fais avec la Corée du Nord. J’aurais aimé que cela se passe autrement et crois-moi, je ne m’attendais pas à ce que tu adoptes le même discours que moi. Seulement, tu me rassures et me confortes dans mes opinions. Je continuerai à travailler sans relâche pour me faire entendre, pour qu’on puisse croire en mes récits incroyables. Je continuerai à aller en Corée du Nord sereinement. Je resterai une chercheuse passionnée et entourée de personnes brillantes. Jamais je ne cesserai de donner une chance et de proposer des solutions pour intégrer ces réfugiés Nord-Coréens sur lesquels je travaille depuis 4 ans. Je n’aurais pas à choisir et je ne veux surtout pas avoir à le faire.
C’est grâce, ou à cause de toi, que chaque matin, Je trouve cette force surhumaine pour travailler. C’est parce que la France et plus généralement le monde, compte des « experts » comme toi que je mets autant de cœur à l’ouvrage. Devrais-je donc te remercier pour cette rage immense rage que tu me procures. Merci de me faire sentir aussi légitime et d’être aussi fière de mon travail. Merci Louis.

Bon vent et surtout souviens-toi…

Manon.

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Une réflexion sur “Lettre ouverte à Louis de Gouyon Matignon

  1. Bravo Manon pour cette lettre bien sentie et que j’aurais tant voulu moi même formuler, lorsque après quelques mois à côtoyer les gens du voyage, communauté dont je fais partie, Louis s’est attribué la paternité d’un « dictionnaire tsigane » qu’il a allègrement plagié, recopiant mot pour mot, exemples etc , le dictionnaire qu’un prêtre, immergé depuis les années 50 dans nos familles, a mis de nombreuses années à écrire. J’ai rencontré Louis aux Saintes Maries de la mer, Il n’a aucunement nié ce plagiat, m’a juste dit « ne tirez pas sur l’ambulance », signe que les Manouches n’avaient pas dû tous apprécier son initiative de dévoiler au grand public une langue qui est peut-être la seule chose qui nous appartient , que notre ami prêtre ne partageait qu’avec nos familles, pour que la langue soit bien parlée et perdure chez les jeunes…. Voilà, Louis s’est servi de nous, aussi des forains, nous sommes des Kleenex qu’il utilise et jette lorsque sa petite gloire est bien établie, puis on l’a vu partir en Afrique, et…voilà, maintenant, la Corée du Nord… Je souhaite, je lui souhaite de grandir, et qu’un jour , enfin, il n’ait plus besoin de se servir vilement des petites gens pour se hisser!
    Merci encore Manon, continuez vos recherches sereinement et courage, la franchise est toujours gagnante!

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